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Café littéraire autour de l'oeuvre de Scholastique Mukasonga

Ici, la parole est donnée à Scholastique Mukasonga (http://www.scholastiquemukasonga.net/home/) en anticipation du café littéraire.

BIOGRAPHIE

Scholastique Mukasonga est née au sud-ouest du Rwanda au bord de la rivière Rukarara dont la source est considérée comme la source du Nil la plus éloignée. En 1959, éclatent les premiers pogroms contre les Tutsi. En 1960, sa famille est déportée, avec beaucoup d'autres Tutsi, à Nyamata au Bugesera une région de brousse alors très inhospitalière. Elle réussit à survivre en dépit des persécutions et des massacres à répétition. Malgré le quota qui n'admettait que 10% de Tutsi dans les établissements secondaires, elle rentre au lycée N- de Citeaux à Kigali puis à l'école d'assistante sociale à Butare. En 1973, les élèves tutsi sont chassés des écoles et les fonctionnaires de leurs postes. Elle part en exil au Burundi pour échapper à la mort. Elle achève ses études d'assistante sociale au Burundi et travaille ensuite pour l'UNICEF. Elle arrive en France en1992 et passe à nouveau le concours d'assistante sociale, le diplôme burundais n'étant pas reconnu par l'administration française. De 1996 à 1997, elle est assistante sociale auprès des étudiants de l'université de Caen. De 1998 à ce jour, elle exerce la fonction de mandataire auprès de l'Union départementale des Associations familiales du Calvados (UDAF).

En 1994, 37 membres de sa famille sont assassinés durant le génocide de Tutsi. Il lui faut dix ans pour avoir le courage de retourner au Rwanda (2004). C'est à la suite de ce séjour qu'elle se sent la force d'écrire son premier livre, une autobiographie Inyenzi ou les Cafards. Sa traduction américaine, par Jordan Stump, Cockroaches, a été nominée pour le 2016 Los Angeles Times Book Prize for Autobiographical Prose Category. Lui succèdent La Femme aux pieds nus (2008) qui reçoit le Prix Seligmann de la Chancellerie des Universités de Paris contre le racisme et l'intolérance.Suit un recueil de nouvelles, L'Iguifou, (2010) couronné par prix Paul Bourdarie 2011 de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer et par le prix Renaissance de la nouvelle. Son roman, Notre-Dame du Nil, obtient le prix Ahmadou Kourouma à Genève, le prix Océan France Ô et le Renaudot en 2012. La traduction américaine Our Lady of the Nile est sélectionnée dans les dix meilleurs romans pour le Dublin Literary Award et dans la shortlist du prix Emerging Voices du Financial Times.

Une adaptation cinématographique est en cours.

Elle publie en 2014 un nouveau recueil de nouvelles Ce que murmurent les collines qui obtient le prix SGL 2015 pour la nouvelle.

Son roman, Cœur Tambour sort en janvier 2016, dans la Collection Blanche des éditions Gallimard

En mars 2018, elle publie un ouvrage autobiographique Un si beau diplôme.

Le prix Bernheim de la fondation du Judaïsme lui est décerné en 2015 pour l'ensemble de son œuvre.

En juin 2017, lui est attribué à Copenhague le prix des Ambassadeurs francophones.

En 2019, Cockroaches est sélectionné par le New York Times parmi les 50 meilleurs récits autobiographiques de ces 50 dernières années.

The Barefoot Woman fait partie des cinq finalistes du National Book Award.

Scholastique Mukasonga est membre du jury du Prix Deauville Littérature et Musique.

Scholastique Mukasonga a été faite Chevalier des Arts et des Lettres.


Quelques mots sur les livres

Son premier livre, paru en 2006, Inyenzi ou les Cafards, est autobiographique. C'est le récit de son enfance dans le village de regroupement de Nyamata où sa famille avait été déplacée en 1960. Il évoque les persécutions mais aussi les jours malgré tout heureux de l'enfance.

Le second livre, La Femme aux pieds nus, est un hommage à sa mère et au courage de toutes les femmes de Nyamata qui s'ingéniaient à survivre et à sauver leurs enfants d'une mort promise. Il offre aussi un tableau de la tradition et de la vie quotidienne au Rwanda. Ce livre a obtenu le prix Seligman de la Chancellerie des universités de Paris contre le racisme et l'intolérance.

Elle considère que ses deux premiers livres sont le tombeau de papie élevé pour les siens et tous ceux de Nyamata qui gisent anonymes dans les ossuaires ou dans les fosses communes.

L'Iguifou est un recueil de nouvelles qui marque le passage de l'autobiographie à la fiction. Le livre a obtenu le prix Renaissance de la nouvelle et le prix de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer.

Notre-Dame du Nil

Dans ce roman, elle imagine un lycée perché dans la montagne à 2500m d'altitude non loin d'une présumée source du Nil où sont réunies les filles de hauts dignitaires. Un quota limite le nombre des élèves tutsi à 10%.

Dans ce huis-clos, s'exaspèrent les rivalités soi-disant ethniques qui conduiront vingt ans plus tard au génocide des Tutsi. L'unité de lieu, le lycée, l'unité de temps, une saison des pluies, sont là pour renforcer ce huis-clos.

La fiction se fonde évidemment sur des éléments autobiographiques : le lycée N-D du Nil ressemble au lycée N-D de Citeaux à Kigali où elle a été élève et l'épuration des élèves tutsi est celle qu'elle a subie en 1973 et l'a contrainte à l'exil au Burundi.

Notre-Dame du Nil a obtenu le prix Renaudot 2012, le prix Ahmadou Kourouma au salon africain de Genève et le prix Océan France Ô. Une adaptation cinématographique est en cours

Ce que murmurent les collines
est un recueil de nouvelles. Les unes ayant comme assise l'histoire du Rwanda: arrivée des missionnaires, destitution du roi Musinga par les autorités coloniales, les autres dressant des tableaux de la vie quotidienne traditionnelle rwandaise.

Le livre a reçu le prix de la Société des Gens de Lettres de la Nouvelle.

Avec son dernier roman Cœur Tambour, Scholastique Mukasonga élargit son horizon du Rwanda aux Antilles et à l'Amérique à la suite de Kitami, chanteuse inspirée par un esprit africain, Nyabingi, qui prend racine chez les rastas de la Jamaïque. Le livre retrace l'initiation de la jeune rwandaise Prisca aux transes de l'esprit et d'un tambour sacré sous lequel meurt mystérieusement écrasée celle qui est devenue la célèbre chanteuse Kitami.


L'ensemble de l'œuvre a reçu le prix Bernheim de la fondation du Judaïsme français 2015 et le prix des Ambassadeurs francophones à Copenhague en juin 2017.


Bibliographie

Inyenzi ou les Cafards,
Gallimard, 2006.

La Femme aux Pieds Nus, Gallimard, 2008.
Prix Seligmann de la Chancellerie des Universités de Paris contre le racisme et l'intolérance.

L'Iguifou, Nouvelles Rwandaises,
Gallimard, 2010.
Prix Renaissance de la Nouvelle, Prix de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer.

Notre-Dame du Nil, Gallimard, 2012.
Prix Ahmadou Kourouma au salon africain du livre de Genève, Prix Océan France Ô, Prix Renaudot 2012, Finaliste des Emerging Voices Award 2015 (New York), Nominé au Dublin literary Award 2016.

Ce que murmurent les collines, nouvelles, Gallimard, 2014.
Prix 2015 de la Société des gens de lettres pour la nouvelle

Cœur Tambour, roman collection blanche éd. Gallimard, janvier 2016

Un si beau diplôme, roman, collection blanche, ed. Gallimard, 2018.


Prix Bernheim de la Fondation du Judaïsme 2015 et prix des Ambassadeurs francophones, Copenhague 2017, pour l'ensemble de l'œuvre.

 

PRÉSENTATION DU RWANDA

Quelques données simples :

 - Le Rwanda est un pays de dimension modeste : 200km/200km.

- C'est un pays peuplé : il faut même dire surpeuplé, douze millions d'habitants, plus de 400 habitants au km.

Mais je voudrais toutefois souligner la richesse agricole du pays qui parvient à nourrir une population si nombreuse :

- Cette richesse est due en partie à l'arrivée mystérieuse au cours du XVIIIème siècle des plantes amérindiennes : haricots, maïs, patates douces, manioc qui prennent la place des vieilles céréales africaines qui ne servent plus qu'à la production de boissons. La banane enfin reste toujours l'une des ressources de base.

- La colonisation a introduit des cultures d'exportation comme le café arabica et le thé.

Il faut souligner que cette culture intensive, les propriétés paysannes étant de très petite étendue, demandait évidemment un apport d'engrais essentiellement fourni par la bouse de vaches, d'où la nécessaire complémentarité entre pasteurs et agriculteurs.

Traditionnellement, le Rwanda est un pays sans village, chaque famille vivant dans son propre enclos, le rugo constitué d'une grande hutte au centre d'un système de cours constitués de palissades et de haies vives.

Cet habitat traditionnel a presque disparu. Aujourd'hui ce sont des cases rectangulaires couvertes de tôles ou de tuiles. Les hautes terres du Rwanda sont donc parsemées d'habitations isolées, souvent cachées par la bananeraie et entourées de culture.

La politique de villagisation entreprise après le génocide tend peu à peu à modifier cet habitat dispersé.

 

Le Rwanda ancien : une histoire et une culture originales 

Le Rwanda n'est pas une création artificielle imposée par les colonisateurs C'est une vieille nation dont les traditions orales permettent de retracer l'histoire à partir du XVIIème siècle.

L'unité nationale reposait avant la colonisation sur trois facteurs :

1- L'unité linguistique : la même langue, le kinyarwanda est parlée par toute la population. Le kinyarwanda appartient à une vaste famille de langues, parlées du Cameroun à l'Afrique du Sud, que les linguistes désignent sous le nom de langues bantu (à partir du mot qui désigne l'être humain : umuntu, singulier, abantu, pluriel.

Il est important que ce terme Bantu n'a qu'une acception linguistique : il ne désigne ni une ethnie et encore moins une race.

2- L'unité culturelle : qu'ils soient éleveurs ou cultivateurs, les Rwandais partagent le même mode de vie matériel et culturel. Les premiers voyageurs et ethnologues ont souvent parlé à propos du Rwanda ancien de civilisation de la vache mieux vaudrait parler de civilisation du végétal puisque habitations, vêtements, vanneries etc., la plupart des objets de la vie courantes provenaient du domaine végétal.

3- L'unité politique autour de la royauté sacrée

L'unité politique s'est faite à partir du XVIIème siècle par l'expansion tantôt guerrière, tantôt pacifique de la dynastie tutsi alors au pouvoir.

La royauté avait au Rwanda une dimension religieuse qui a sans doute constitué le fondement de l'unité nationale du Rwanda ancien. La personne sacrée du roi assure par l'accomplissement des rituels la fertilité du pays, la fécondité de ses habitants et des vaches. La bonne santé du roi conditionnait la fertilité du pays : grâce à lui : « La pluie tombe, les récoltes sont abondantes, les femmes enfantes, les vaches vêlent ». Aussi quand les forces du roi déclinent, les devins l'invitent à boire de l'hydromel empoisonné afin qu'il cède la place à un successeur jeune et vigoureux qui redonnera la prospérité au pays.

La désacralisation de la royauté sacrée sera un facteur important de la déstabilisation du pays.

 

La population

La population du Rwanda ancien se répartissait en trois catégories : Tutsi, Hutu et Twa.

Les anthropologues européens ont longtemps interprété ces catégories en termes de strates d'invasions : d'abord les Twa, cueilleurs et chasseurs, puis les Hutus défricheurs et cultivateurs et enfin les Tutsi éleveurs.

En fait, selon les historiens les plus récents, trois catégories de la population ne peuvent être interprétées comme les couches d'invasions successives. Les catégories Hutu, Tutsi et Twa sont des catégories sociales qui se sont élaborées peu à peu au sein même de la population rwandaise. L'histoire du peuplement du Rwanda est très ancienne et sans doute faudrait-il remonter jusqu'à à la préhistoire.

Il faut souligner que les différences entre ces catégories portaient sur le domaine économique : le Batwa chasseurs mais surtout potiers, le Tutsi éleveurs et le Hutu cultivateurs. Mais il ne faut pas imaginer les Tutsi comme des Peuls nomades, comme les Hutu, ils sont sédentaires et rentrent les vaches, chaque soir, dans l'enclos. Le clivage entre cultivateurs et pasteurs n'avaient rien d'absolu. Les Tutsi devaient aussi cultiver pour se nourrir et les Hutu avaient besoin d'engrais pour leurs cultures. On était Tutsi en fonction du nombre de vaches que l'on possédait. Un Tutsi sans vaches n'était plus considéré comme tel et un Hutu ayant acquis du bétail pouvait devenir Tutsi.

La vache qui était dans ces sociétés source de richesses et de prestiges donnait aux éleveurs une place éminente. Si la royauté était Tutsi et si certains clans avaient des prérogatives et des richesses considérables, la plupart des Tutsi ne se distinguaient en rien du reste de la population. Il y avait par ailleurs des chefs hutu très puissants qui jouaient un rôle politique et religieux très importants et gouvernaient des principautés largement indépendantes de la royauté centrale.

La colonisation

Les Allemands : 1900-1916

Le mandat belge : 1918-1962

La colonisation va amener un durcissement et une fermeture dramatique de la société rwandaise. Trois phénomènes sont à mentionner :

-  le système d'administration indirect (indirect rule)

- la christianisation massive à partir des années 30

-  la création d'un mythe ethnologique

1- l'administration indirecte

Les colonisateurs allemands et surtout les Belges vont se servir de l'organisation traditionnelle pour imposer le nouvel ordre européen. Mais en cela, ils durcissent considérablement les hiérarchies : selon leur vision raciste de la société, seuls certains clans tutsi proches de la cour paraissent capables d'accéder aux postes de responsabilité. Les chefs hutu sont écartés. Mais en contrepartie, les chefs tutsi doivent imposer aux paysans les exigences des nouveaux maîtres : portage, corvée pour les grands travaux, culture forcée du café, impôt de capitation. Un fossé se creuse entre la masse de la population et les chefs issus des grands lignages tutsi auxquels les paysans ont tendance à attribuer les contraintes imposées par le colonisateur.

2- la christianisation

La christianisation, souvent opérée par la Société des missionnaires d'Afrique communément appelée Pères blancs se fait d'abord avec beaucoup de difficultés. Elle ne devient massive qu'à partir des années 30, après la destitution du roi Yuhi Musinga hostile aux missionnaires et la conversion des principaux chefs. Le peuple suit. Les Pères parlent pour ces années de ''la tornade du Saint-Esprit''.

Ces conversions en masse s'accompagnent d'un déracinement profond dont on s'est longtemps refusé à mesurer l'ampleur : diabolisation des anciennes croyances, mise à l'écart, persécutions des gardiens de la tradition.

Il ne fait pas de doute que les missionnaires ont poursuivi là le rêve de bâtir, au cœur de l'Afrique, un royaume chrétien. Ils en ont fait un ghetto longtemps coupé des réalités du monde moderne et de son évolution.

3- la création d'un mythe ethnologique

Les colonisateurs et les missionnaires vont bâtir autour des Tutsi des mythes inspirés soit de l'anthropologie raciale du XIXème siècle soit d'une lecture délirante de la Bible. Nous avons à faire à un mythe ethnologique qui est la projection des phantasmes racistes coloniaux et va aboutir au génocide.

En effet, la complexité, le raffinement de l'organisation politique et religieuse attribuée à tort aux seuls Tutsi fascinent à tel point les premiers observateurs européens que ceux-ci se refusent à voir dans les éleveurs des mille collines de simples autochtones. Selon le schéma européen de l'époque, qui justifie la colonisation, celle-ci apporte la civilisation à des peuples plongés dans la sauvagerie et la barbarie. Le royaume du Rwanda qui apparaît comme un état hautement organisé et centralisé n'a pu être fondé et ne peut être gouverné que par des envahisseurs venus d'ailleurs qui ne sont pas tout à fait des Africains. On leur attribue les origines les plus délirantes : ils viennent d'Ethiopie, d'Egypte, du Caucase, du Tibet… Ce sont les descendants des dix tribus perdues d'Israël ! En fin de compte,on inventera pour eux une nouvelle race, les Hamites, descendants du mythique Cham, fils de Noé.

Cette idéologie raciste va devenir la version officielle de l'histoire du Rwanda propagée par les missionnaires et enseignées dans les écoles dont ils ont le monopole. Elle va être intégrée par les élites, Tutsi d'abord, puis ensuite Hutu formée dans les séminaires. Ainsi, avant même l'indépendance, les justes revendications des intellectuels hutu seront-elles énoncées en termes de races : les Tutsi y sont dénoncés comme des envahisseurs, les premiers colonisateurs, des étrangers qu'il faut chasser à tout prix et par tous les moyens.

Le 22 novembre 1992, au cours d'un meeting du parti naguère unique, le MRND, Léon Mugesera, universitaire, linguiste, promettait de renvoyer les Tutsi dans leur soi-disant pays d'origine de sanglante façon : « Chez eux, proclamait-il, c'est en Ethiopie et pour les y renvoyer, nous allons leur chercher un raccourci: la rivière Nyabarongo ».

Léon Mugesera était un bon prophète ; c'est exactement ce qui est arrivé.

 

Par Scholastique Mukasonga, 10 mars 2020.

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